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Ne voyant plus personne avec qui je pourrais bavarder avec profit, je repris le chemin de la maison, m’arrêtant toutefois en route pour acheter du tabac et une bouteille de xérès, afin de recueillir sur les événements l’opinion du « menu peuple ».
D’une façon générale, on attribuait le crime à quelque chemineau.
— Ils viennent à la porte, ils pleurnichent, ils demandent l’aumône et, s’il n’y a dans la maison qu’une femme toute seule, ils deviennent mauvais ! Ma sœur, Dora, qui habite de l’autre côté de Combe Acre, pourrait vous en parler ! Le bonhomme vendait des lacets et il était soûl…
La suite du récit montrait l’intrépide Dora fermant violemment la porte au nez de l’intrus, se retirant et se barricadant dans une retraite qui n’était autre que les cabinets, pudiquement désignés par une délicate périphrase, et où elle devait rester jusqu’au retour de sa maîtresse.
J’arrivai à « Little Furze » quelques minutes avant l’heure du déjeuner. Joanna était dans le petit salon. Elle ne faisait rien et semblait perdue dans ses pensées.
— Alors, lui demandai-je, qu’est-ce que tu as fabriqué ce matin ?
— Ma foi, rien de particulier !
Sous la véranda, deux chaises avaient été approchées d’une table de fer, sur laquelle reposaient deux verres dans lesquels on avait bu du xérès. Sur une troisième chaise, je remarquai un objet que je considérai avec une réelle stupéfaction.
— Qu’est-ce que ça peut bien être ?
— Ça ? dit Joanna. C’est la photographie d’une rate malade. Le docteur Griffith a pensé que ça m’intéresserait…
J’examinai la photographie avec curiosité. Chaque homme a sa façon à lui de faire la cour aux dames, mais il me semble qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de faire la mienne en exhibant des documents de ce genre. Celui-là, il est vrai, il était probable que Joanna avait demandé à le voir.
— Ce n’est pas très joli, déclarai-je.
Ma sœur en convint, puis, comme je lui demandais des nouvelles de Griffith, elle me dit qu’il lui avait paru fatigué.
— Je crois, ajouta-t-elle, qu’il y a quelque chose qui le tracasse.
— Sans doute une rate qui résiste au traitement !
— Ne dis pas de bêtises ! Je parle sérieusement.
— Eh bien ! si tu veux mon avis, ce qui le tracasse, c’est toi ! Tu devrais le laisser tranquille !
— Mais je ne lui ai rien fait !
— Les femmes n’avouent jamais leurs torts !
Elle me tourna le dos et s’éloigna, furieuse.
Sous l’action du soleil, la photographie de cette rate malade commençait à s’enrouler sur elle-même. Je la saisis délicatement par un coin et l’emportai au salon. Elle ne m’était pas particulièrement chère, mais je ne doutais pas que Griffith la considérât comme un trésor. Je pris, sur le rayon du bas de la bibliothèque, un livre, me proposant de glisser la photo entre les pages, afin de la presser. C’était un volume énorme, un recueil de sermons. Il s’ouvrit de lui-même entre mes mains.
Je compris immédiatement pourquoi : à l’intérieur, un certain nombre de pages avaient été enlevées.